LE MONDE | 30.10.2017 à 12h01 | Par Patrick Roger

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LE MONDE | 30.10.2017 à 12h01 | Par Patrick Roger

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C’est une semaine cruciale qui s’ouvre pour la Nouvelle-Calédonie. Dans un an, en novembre 2018 au plus tard, aura lieu un référendum qui décidera de l’avenir institutionnel du territoire, de son maintien ou non dans la République. Un scrutin à hauts risques. Jeudi 2 novembre, se réunit à Matignon le comité des signataires, instance de suivi de l’accord de Nouméa du 5 mai 1998 qui a fixé cette échéance : un rendez-vous déterminant pour parvenir à dégager un accord à la fois sur la composition des listes électorales et sur la question qui sera posée lors de cette consultation.
Dès lundi 30 octobre, Emmanuel Macron devait recevoir à l’Elysée l’ensemble des délégations. Plusieurs rencontres auront lieu en marge de la réunion du comité des signataires qui sera suivie, le lendemain, d’un comité spécifique sur les questions de sécurité.
Privés de tous droits civils jusqu’en 1957, les Kanak, dont le territoire a été colonisé par la France en 1853, s’organisent dans les années 1980 pour porter la revendication indépendantiste. La table ronde de Nainville-les-Roches (Essonne), qui réunit en 1983 une délégation du Front indépendantiste – qui deviendra un an plus tard le Front de libération nationale kanak socialiste (FLNKS) –, conduite par Jean-Marie Tjibaou, et celle dite « loyaliste », menée le leader du Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR), Jacques Lafleur, leur reconnaît pour la première fois ce « droit à l’indépendance ».
« Assurer l’ordre et maintenir le dialogue »
En 1984, le FLNKS proclame un « gouvernement provisoire de Kanaky », présidé par Jean-Marie Tjibaou, pour ouvrir la voie à l’indépendance. S’ensuivent quatre années de conflit, menaçant de dégénérer en guerre civile. Retour sur ces quatre années d’affrontements qui firent quatre-vingts morts.
A la fin de l’année 1984, la Nouvelle-Calédonie fait la « une » des médias. Le FLNKS a appelé au boycottage des élections territoriales du 18 novembre. Des barrages bloquent les principaux axes routiers, un sous-préfet est retenu sur l’île de Lifou, des urnes sont détruites, des mairies incendiées, comme à Lifou et Sarraméa, ou occupées, comme à Canala et Ponérihouen. La cité minière de Thio, seule ville de la côte Est encore administrée par la droite « caldoche », est encerclée par les indépendantistes. Une photo devient le symbole de cette révolte kanak : celle d’Eloi Machoro, le secrétaire général de l’Union calédonienne (UC), détruisant à la hache l’urne de Canala.
Pour le FLNKS, le boycottage de 1984 vise à obtenir une accélération du calendrier de décolonisation prévu à la suite de la table ronde de Nainville-les-Roches, qui prévoit un référendum pour 1989. Un délégué gouvernemental, Edgard Pisani, est envoyé sur place pour, selon le premier ministre, Laurent Fabius, « assurer l’ordre et maintenir le dialogue ». En échange de la libération de dix-sept détenus politiques, il obtient la levée des barrages. Mais le jour même de l’accord, le 5 décembre, dix Kanak, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou, sont massacrés dans une embuscade à Hienghène.
« Présence stratégique »
Le 7 janvier 1985, Edgard Pisani annonce un plan prévoyant un scrutin d’autodétermination pour juillet 1985. « La meilleure solution, la seule sans doute, c’est l’indépendance mais associée à la France », déclare-t-il. Il se fait fort d’obtenir des Kanak qu’ils acceptent son plan tout en obtenant de leur part des garanties pour préserver les intérêts de la France et ceux des Français désirant rester sur le territoire sans acquérir la nationalité du nouvel Etat indépendant. L’impossibilité de parvenir à dégager un consensus autour du plan Pisani conduira le gouvernement à privilégier une autre option, la régionalisation, et à reporter le référendum.
Instigateur de l’action menée à Thio, Eloi Machoro est devenu la bête noire des caldoches et la cible des autorités françaises. La mort, le 10 janvier, d’Yves Tual, un jeune caldoche, neveu du dirigeant du Front national Roger Galliot, met le feu aux poudres. Le lendemain, des vagues d’émeutiers anti-indépendantistes déferlent sur Nouméa, tentent d’envahir le Haut-Commissariat et mettent le feu à des bâtiments indépendantistes. Au même moment, des colons de La Foa sont prévenus de la présence d’Eloi Machoro dans la ferme d’un de ses amis. Ils alertent la gendarmerie. Le 12 au matin, le leader de l’UC et Marcel Nonnaro sont abattus par les tireurs d’élite du GIGN. L’état d’urgence est décrété.
Quelques jours après les émeutes caldoches, François Mitterrand se rend à Nouméa. « La France entend maintenir son rôle et sa présence stratégique dans cette partie du monde », déclare-t-il, sans jamais prononcer le mot d’indépendance. Fin janvier, Dick Ukeiwé, une des principales figures du RPCR, présente un contre-plan d’autonomie, qui prévoit une division administrative en quatre régions réunies dans un Congrès du territoire. Laurent Fabius incite Edgard Pisani à « prendre en compte les plus intéressantes des propositions avancées par les diverses parties ». Peu à peu, l’idée de l’indépendance-association s’éloigne.
« Nation pluriethnique »
Le 25 avril, Laurent Fabius présente au conseil des ministres un projet de loi qui relève d’un mélange de considérants du plan Pisani et d’éléments du plan Ukeiwé autour d’un découpage régional des institutions. La « nation pluriethnique » se substitue à la souveraineté kanak. L’indépendance est passée à la trappe. Ce nouveau statut transitoire s’appliquerait jusqu’à un référendum d’autodétermination reporté « au plus tard le 31 décembre 1987 », c’est-à-dire au-delà des élections législatives de mars 1986.
Après avoir menacé de les boycotter, le RPCR participe finalement aux élections régionales de septembre 1985, tout comme le FLNKS. Les indépendantistes obtiennent la majorité dans trois régions sur quatre (îles Loyauté, Nord et Centre). Le RPCR l’emporte dans la seule région Sud (Nouméa) mais détient une majorité au Congrès. Aux yeux du gouvernement, la réinsertion des indépendantistes dans le jeu institutionnel clôt la période de turbulences ouverte en novembre 1984. Dans la foulée, le gouvernement promulgue des ordonnances, portant notamment sur la question foncière ainsi que dans les domaines économiques et sociaux, censées assurer l’irréversibilité du processus enclenché. Dans la réalité, tant sur le plan des institutions régionales que sur celui de la redistribution foncière, les blocages se multiplient, engendrant des situations conflictuelles.
La droite sort victorieuse des élections législatives de mars 1986, ouvrant une période de cohabitation entre François Mitterrand à l’Elysée et Jacques Chirac à Matignon. Bernard Pons est nommé ministre des DOM-TOM. Le 21 mai, il présente un projet de loi prévoyant une consultation dans un délai d’un an « sur l’accession du territoire à l’indépendance ou son maintien au sein de la République dans le cadre d’un statut fondé sur une large autonomie et une régionalisation rénovée ». Parallèlement, les pouvoirs des conseils de région sont largement entravés et il est procédé à une militarisation du territoire. Quant à la redistribution foncière, elle s’opère principalement au bénéfice des Européens.
« Ça va casser »
Fin 1986, le gouvernement coupe les ponts avec les dirigeants indépendantistes. Une loi référendaire est adoptée en mai 1987, garantissant une majorité électorale aux anti-indépendantistes. Le référendum est fixé au 13 septembre 1987. Le FLNKS appelle au boycottage. Jean-Marie Tjibaou s’adresse à François Mitterrand pour qu’il intervienne en faveur des Kanak. « Tout laisse à penser que ça va se durcir et que ça va casser », prévient-il. Bernard Pons, lui, prend une série de mesures dissuasives pour contrecarrer la mobilisation des indépendantistes. Du fait du refus des Kanak de participer au référendum et de la forte mobilisation des loyalistes, le oui à la France l’emporte largement, à 98 %, le 13 septembre.
Le 29 octobre, les Kanak vont connaître une nouvelle désillusion avec le verdict de la cour d’assises de Nouméa. Les sept inculpés de la tuerie de Hienghène du 5 décembre 1984, qui a coûté la vie à dix Kanak, sont acquittés. L’extrême droite applaudit. « Cela veut dire qu’on peut abattre les Kanak comme des chiens et qu’il n’y a pas de justice en Nouvelle-Calédonie », déplore Jean-Marie Tjibaou.
La fin de l’année 1987 est marquée par d’incessantes escarmouches et une répression de plus en plus sévère. A la suite du meurtre de deux gendarmes lors d’une opération de police judiciaire aux environs de la tribu de Koné, deux cents militaires quadrillent la région à la recherche des auteurs des coups de feu. Lors d’une intervention à la tribu de Saint-Louis, un jeune Kanak de 17 ans est abattu par les gendarmes. La colère monte. Des barrages sont édifiés. Lors de la convention du FLNKS à Yaté, en décembre 1987, la stratégie « non violente » est enterrée. Le FLNKS appelle à un « boycott actif » des élections régionales qui auront lieu le même jour que le premier tour de l’élection présidentielle, le 24 avril 1988. A l’approche du scrutin, de nouveaux renforts militaires sont acheminés. Vingt-sept escadrons de gendarmerie et huit compagnies de CRS, onze mille hommes au total en comptant les forces armées, sont cantonnés sur le Caillou.
Le 22 avril, des militants kanak investissent la gendarmerie de Fayaoué, sur l’île d’Ouvéa. Un militaire riposte et déclenche un affrontement au cours duquel quatre gendarmes sont tués. Un groupe d’assaillants prend seize gendarmes en otage et se réfugie dans une grotte coutumière proche de la tribu de Gossana, au nord d’Ouvéa. Une vaste opération de ratissage est déclenchée. Ouvéa est déclarée « zone militaire interdite ». Le 25 avril, Bernard Pons arrive en Nouvelle-Calédonie. Il refuse toute négociation avec « des terroristes et des criminels » et donne des instructions pour qu’ils soient « neutralisés ».
Le 5 mai au matin, les troupes de choc se lancent à l’assaut de la grotte. Dix-neuf militants du FLNKS sont tués et une douzaine faits prisonniers. Deux militaires sont tués au cours de l’opération. Le 8 mai, François Mitterrand est réélu. Il nomme Michel Rocard premier ministre. Une mission dite « de dialogue » est envoyée sur place. Le 26 juin 1988, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur signent en présence de Michel Rocard les accords de Matignon, qui prévoient un statut transitoire de dix ans au terme duquel les Calédoniens devront se prononcer sur leur autodétermination.