Dans l’imaginaire collectif, le métier de négociateur suscite son lot de fantasmes. Que ce soit sur un écran de cinéma ou dans la « vraie » vie, ces hommes et femmes forcent l’admiration, par leur capacité à déminer, sans dommage, les situations les plus inextricables, comme à Geneuille le 19 décembre dernier. Qui sont-ils, comment travaillent-ils, qu’éprouvent-ils ? L’adjudant chef Alain Renaud, référent régional de la gendarmerie, lève le voile sur ce métier à part.

Dans quels cas sont-ils appelés ?

« Les principales interventions concernent les gens retranchés, forcenés ou suicidaires. Il y a aussi des contextes intrafamiliaux difficiles, avec des parents ne voulant pas rendre leur enfant, par exemple. Nous sommes aussi formés aux prises d’otage, voire aux tueries de masse, surtout depuis Charlie », détaille Alain Renaud. Il y a eu, en Franche-Comté, 34 interventions en 2017. Un record.

Comment préparer sa négociation ?

C’est « l’intelligence de situation » qui prime : s’attendre à tout, puis savoir s’adapter. « On travaille en amont pour dresser un profil psychologique de la personne, en lien avec sa famille, ses amis, ses voisins. C’est essentiel », précise Alain. Les paranoïaques opteront par exemple pour l’arme à feu. Un schizophrène, plutôt pour une arme blanche. Toujours bon à savoir… « Pour la prise de contact, on privilégie le téléphone, mais on peut aussi travailler à la voix, notamment avec les personnes psychotiques », confie le gendarme. Attention, ajoute-t-il, « les situations sont évolutives, on se méfie des premiers renseignements reçus. Il ne faut jamais sous-estimer l’individu. »

Quelles clés de communication utiliser ?

Si chaque négociation est unique, quelques règles restent immuables : « On ne tutoie jamais et on essaie de s’interdire le mot “non’’. Péter un plomb peut arriver à Monsieur Tout-le-monde. On s’enferme alors dans une spirale infernale, de laquelle le dialogue permet parfois de sortir. On doit, nous, toujours laisser une échappatoire ». Proposer « une lumière au bout du tunnel ».

Quelles sont les qualités humaines requises ?

Une grande capacité d’écoute, de l’expérience – tant du terrain que de la vie en général – et bien sûr, du sang-froid… « Pour me mettre dans le rouge, il faut déjà y aller », confirme Alain en souriant. « On peut se faire insulter, menacer, se faire raccrocher au nez dès le premier coup de fil. Quoi qu’il arrive, il faut rester linéaire. » Et endurant. Nerveusement. Mais aussi physiquement : « Ça m’est arrivé de mener des négociations de plus de 24 h. Hormis pour les prises d’otage, le temps joue pour nous. Si par exemple la personne est alcoolisée et que le dialogue est impossible, on peut le laisser cuver et reprendre ensuite. »

Qu’est ce qu’une négociation réussie ?

« C’est lorsqu’on ramène l’individu en bonne santé. Quand on sent en face que ça lâche, qu’on comprend qu’on va y arriver, c’est un moment très intense, très prenant humainement. Un fois que tout est terminé, il n’y a rien de plus précieux que de voir la personne nous serrer la main en nous remerciant », dévoile Alain Renaud.

Son souvenir le plus marquant ?

Alors en poste en Île-de-France, Alain Renaud avait lui-même été pris en otage, en compagnie d’un autre négociateur « On s’était rendu dans une cage d’escalier, il nous attendait avec une arme. On s’est retrouvé dans l’appartement, assis, face à lui qui nous braquait avec ce revolver. Il réclamait une bière et pouvoir voir son bébé. Après vingt minutes, on a finalement réussi à se faire remettre l’arme. » Sans jamais se départir de leur calme.

L’exemple type de Geneuille

Geneuille, le 19 décembre dernier.
Geneuille, le 19 décembre dernier.

Voilà une dizaine d’années « seulement » que la gendarmerie a développé, en interne, un processus clair en matière de négociation, chasse gardée du GIGN par le passé. Le protocole est aujourd’hui pleinement intégré dans les unités locales. « On a un adage : celui qui commande ne négocie pas, celui qui négocie ne commande pas. Si on mélange tout, ça finit toujours mal », explique le capitaine Derbois, adjoint au chef du bureau sécurité publique. À Geneuille le 19 décembre, le dispositif a parfaitement fonctionné. En rupture de traitement, un homme souffrant de troubles psychologiques menaçait de mettre fin à ses jours.

Il s’était retranché chez lui, envisageant le pire. La présence de bouteilles de gaz était aussi à prendre en compte. Un périmètre de sécurité avait été établi, immobilisant une matinée entière le cœur village. C’est le travail de négociation d’Alain Renaud qui avait dénoué la situation. L’homme avait finalement ouvert la porte et s’était laissé prendre en charge par une équipe médicale.