Comment la justice a professionnalisé sa communication. (France Info)

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Comment la justice a professionnalisé sa communication. (France Info)

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Quand François Molins s’avance au pupitre, ce n’est pas bon signe. Après chaque attentat ou coup dur, le souriant sexagénaire prend sa mine des mauvais jours face aux caméras. Au fil des années, les Français ont découvert le procureur de la République de Paris à la télévision, lors de conférences de presse diffusées en direct. Ils se sont aussi familiarisés avec un style. Un phrasé clair, des descriptions chirurgicales. Avec lui, l’institution judiciaire présente un visage plus moderne, plus rassurant. « Il faut bien avouer que ça me fait un bien fou de vous voir », écrit même un journaliste de Libération, dans un billet doux publié en 2015.

A Paris ou ailleurs, ces exercices se sont multipliés ces dernières années. En équilibre entre le temps judiciaire et le temps médiatique, les procureurs s’apparentent alors à des funambules. Mais comment sont-ils formés à ces prises de parole et quelles sont leurs techniques pour en dire assez, sans trahir les enquêtes ?

François Molins, procureur de la République de Paris, s\'apprête à donner une conférence de presse à Bruxelles (Belgique), le 21 mars 2016, après la découverte d\'une trace ADN sur des explosifs utilisés lors des attaques commises à Paris. 
François Molins, procureur de la République de Paris, s’apprête à donner une conférence de presse à Bruxelles (Belgique), le 21 mars 2016, après la découverte d’une trace ADN sur des explosifs utilisés lors des attaques commises à Paris.  (JOHN THYS / AFP)

François Molins, le magistrat dont on connaît le nom

Malgré son expérience, François Molins a encore le trac. « Quand je vais dans la salle pour faire le point-presse, il y a toujours une petite appréhension et puis quand je commence à parler, c’est terminé », explique le procureur, dans son bureau du quai des Orfèvres, à Paris. Et si ses déclarations ne s’apparentent pas à « une pièce de théâtre », le script est bien rédigé, à la virgule près. Le chargé de communication permanent du parquet prépare le texte, à partir des comptes-rendus de la section antiterroriste, et avec l’aide de l’ensemble du cabinet – quatre ou cinq personnes.

Le procureur de la République de Paris a pris l’habitude de retravailler l’attaque et la fin de ses déclarations, mais aussi d’ajouter sa « patte ». C’est ainsi que les appartements « conspiratifs » – où sont fomentés des attentats – ont fait leur entrée dans le langage courant. Le mot, absent du dictionnaire, est emprunté aux dossiers de terrorisme basque. « J’ai même été plagié un matin par [l’humoriste] Jérôme Commandeur, sur Europe 1, à propos de l’agression de Kim Kardashian [à Paris], sourit l’intéressé. Il avait utilisé le terme d’hôtel particulier ‘partousatif’, ce qui m’avait fait beaucoup rire. Mais je trouve que le terme ‘conspiratif’ est parlant. »

Avec au compteur une cinquantaine de points-presse en cinq ans, François Molins maîtrise désormais l’exercice sur le bout des doigts. Il a été l’un des premiers à fournir autant de détails sur des dossiers en cours. Ainsi, en 2016, après l’attaque du 14-Juillet à Nice, il détaille et date, pendant sept minutes, les photos retrouvées sur le téléphone du terroriste. Il évoque par exemple « un cliché du du 25 mai 2015 qui est une photographie d’un article sur le captagon, intitulé ‘Captagon, potion magique des combattants' ». Un peu plus tard, il ajoute que les « trois » SMS ont été complétés par des messages audio « en date du 14 juillet » enregistrés par l’auteur « puis convertis via Google Search en message écrit ». Chirurgical.

« Les détails qu’on livre ne sont pas des détails essentiels pour l’enquête, a priori, explique-t-il. Mais ils donnent de la chair aux journalistes. » Communiquer la couleur d’un fourgon ou la minute précise d’un repérage serait-il une stratégie pour rassasier les journalistes et contenir leurs éventuelles questions ? « Un petit peu », confirme le procureur, dans un sourire espiègle. « Vu tout ce qu’on [dit], on peut se permettre de ne pas prendre de questions » lors des points-presse, devenus de facto des déclarations.

A partir d’un certain degré de trouble à l’ordre public, le point-presse devient en réalité le seul et unique moyen de gérer la masse des journalistes. Il y a tellement d’appels et de demandes… Cela permet de prendre un peu de recul et de penser à une communication plus élaborée, par rapport à la demande pressante des journalistes.

François Molins, procureur de la République de Paris

Aujourd’hui, sa communication est rodée. Jamais de point-presse dans un local de police ou de gendarmerie. Plus de fauteuil à roulettes, pour éviter de donner le tournis aux caméras : « Je suis plutôt remuant, certains disent un peu nerveux. » Et face aux télévisions, le fond bleu ne comporte aucun cartouche du ministère de la Justice, lequel reste rangé dans son bureau. « C’est délibéré. Je communique sur des affaires individuelles et le ministère ne peut pas me donner d’instructions dans les affaires individuelles. »

« Aujourd’hui, la communication judiciaire fait partie du métier de procureur, c’est une obligation », estime François Molins. Les procureurs sont d’ailleurs les seuls magistrats autorisés à « rendre publics des éléments objectifs tirés de la procédure », précise l‘alinéa 3 de l’article 11 du Code de procédure pénale, pour éviter la « propagation d’informations parcellaires ou inexactes » ou un « trouble à l’ordre public ».

La procureure de la République de Besançon (Doubs), Edwige Roux-Morizot, donne une conférence de presse, le 6 novembre 2017, après la mort d\'Alexia Daval.