LE MONDE | 26.03.2018 à 11h35 • Mis à jour le 26.03.2018 à 11h47 | Propos recueillis par Nicolas Truong ENTRE COURAGE ET GÉNÉROSITÉ

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LE MONDE | 26.03.2018 à 11h35 • Mis à jour le 26.03.2018 à 11h47 | Propos recueillis par Nicolas Truong ENTRE COURAGE ET GÉNÉROSITÉ

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samedi – il est « tombé en ­héros », a souligné le président Emmanuel Macron. Un hommage national lui sera rendu.]
Entretien. Philosophe, auteur du Petit traité des grandes vertus (PUF, 1995) et, récemment, de L’Inconsolable et autres impromptus (PUF, 330 p., 19 euros), André Comte-Sponville explique pourquoi le courage n’est pas la vertu la plus haute et pour quelles raisons l’acte de Arnaud Beltrame est héroïque.

Que vous inspire l’acte du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame ?
De l’admiration, comme à nous tous ! Il fit preuve de courage, d’abnégation, d’esprit de sacrifice, très au-delà de ce que sa fonction exigeait. On a beaucoup dit qu’il était mort en héros, et le mot, pour une fois, n’est pas galvaudé. Cela dit, ce qui me touche le plus, dans son comportement, c’est moins son courage, dont on parle tant, que sa générosité, moins souvent évoquée et plus admirable. Cela mérite qu’on réfléchisse à la différence entre les deux.
Qu’est-ce, alors, que le courage ?
C’est la vertu qui affronte le danger, la souffrance, la fatigue, donc qui surmonte la peur, la plainte ou la paresse. Le courage, ce n’est pas seulement risquer sa peau ! Il y a aussi celui du quotidien, par exemple chez les mères de famille, qui me semble tout aussi bouleversant. Mais le courage face au danger est sans doute la vertu la plus universellement admirée, la plus spectaculaire, la plus indiscutable lorsque le danger en question est possiblement mortel. Pourtant, ce n’est pas la vertu la plus haute, ni même une « vertu complète », comme dirait Aristote.
Qu’est-ce qu’une vertu complète ? Celle qui suffit à assurer la valeur d’un acte. La justice, par exemple, est une vertu complète : un acte juste est forcément moralement bon. Mais le courage, non : un acte courageux peut être moralement mauvais, voire ignoble ! Il en faut sans doute pour dévaliser une banque ; cela ne fait pas du cambriolage une vertu ! Il y eut des soldats courageux, parmi les nazis ; cela ne les excuse en rien ! C’est vrai encore dans le cas qui nous occupe.
Pardon si je choque, mais force est de reconnaître que ce terroriste qui vient d’assassiner quatre innocents a fait preuve, lui aussi, d’un certain courage. Il ne cesse pas pour cela d’être un assassin. Cela en dit long sur le courage : il peut servir au pire tout autant qu’au meilleur ! Bref, un salaud courageux n’est pas moins salaud pour autant. Cela met cette vertu à sa place, qui n’est pas la première.
Et qu’est-ce que la générosité ?
C’est la vertu du don, et je ne connais pas de plus grand que de donner sa vie, ou même de la risquer, pour autrui. Proposer de se substituer à des otages en danger de mort, face à un terroriste prêt à tout, ce n’était pas seulement faire preuve de courage ; c’était faire preuve d’altruisme ou de générosité. C’est en quoi Arnaud Beltrame est bien un héros, et cela me suggère une définition de l’héroïsme : c’est un courage extrême et généreux – et la générosité, en l’occurrence, est un critère plus sûr que l’ampleur des risques pris.
Cette forme de courage extrême adossée à une générosité est-elle présente chez tous les individus ou juste chez quelques-uns, et n’est-elle révélée que par les circonstances d’un événement ? Chacun se demande « Qu’aurais-je fait à sa place ? »…
Eh oui, c’est la question que nous nous posons tous, et à laquelle personne ne peut répondre ! Le courage préexiste sans doute à l’événement ; mais comment le mesurer, tant qu’on n’est pas en situation d’en faire preuve ? Au reste, il n’est pas non plus garanti que tel qui fut courageux un jour le sera encore cinq ou dix ans plus tard… On n’est pas courageux comme on est brun ou blond, dès la naissance et définitivement !
Le courage n’est pas quelque chose qu’on possède une fois pour toutes. Il ne peut être « ni thésaurisé ni capitalisé », notait Jankélévitch, qui y voyait « la vertu du commencement » : parce qu’il n’existe qu’au présent, comme toute vertu, mais aussi parce qu’il faut du courage pour se décider à y aller, comme fit notre lieutenant-colonel ! Au fond, pour être courageux, il suffit de le vouloir, mais tout le monde n’en est pas capable. J’ajoute qu’Arnaud Beltrame n’avait pas d’enfants. Eût-il été père de famille, avec des enfants en bas âge, son attitude aurait peut-être été différente, plus prudente. Il en serait moins héroïque, pas forcément moins estimable.
L’acte meurtrier du terroriste relève-t-il d’un fanatisme religieux doublé d’un nihilisme suicidaire ?
A l’heure où nous parlons, j’ignore à peu près tout de ses motivations. Mais il n’est pas exclu qu’il ait voulu, lui aussi, donner sa vie pour une cause qu’il croyait juste. La différence n’en est pas moins claire : lui venait pour tuer, Arnaud Beltrame, tout au contraire, voulait sauver des vies. C’est l’une des différences entre un salaud et un héros… J’ai souvent expliqué, avec Kant, qu’on ne fait du mal à autrui que pour son bien à soi, en quoi l’égoïsme est « la source de tout mal ».
Mais ce que le fanatisme nous oblige à voir en face, c’est que l’égoïsme peut être apparemment et paradoxalement désintéressé, lorsqu’un individu s’identifie à quelque cause prétendument absolue. Si l’on entend par « méchant » quelqu’un qui ferait le mal pour le mal, Kant a raison de dire que les méchants n’existent pas. Mais il faut ajouter très vite que les salauds sont innombrables !
Qu’est-ce qu’un méchant ? Quelqu’un qui ferait le mal pour le mal : ce ne serait plus un être humain, dit Kant, mais un démon – et il est toujours moralement inadmissible de rejeter qui que ce soit en dehors de l’humanité, et quelque peu saugrenu, pour un athée, de croire au diable. On m’objecte parfois le nazi ou le sadique, censé faire le mal pour le mal… Mais non ! Le nazi agissait pour la victoire du Reich, où il voyait un bien, comme le sadique ne torture autrui que pour le plaisir qu’il y trouve, lequel plaisir, pour lui, est un bien.
Qu’est-ce qu’un salaud ? Quelqu’un qui fait du mal à autrui pour son bien à soi, que ce bien soit directement personnel (par exemple dans le crime crapuleux ou le viol) ou apparemment désintéressé (donc indirectement personnel : tuer pour une cause à laquelle on s’identifie). Dans le cas des terroristes islamistes, on a le sentiment qu’il y a souvent les deux : ils font le djihad dans l’espoir d’y gagner le paradis (en quoi leur comportement est directement intéressé, donc purement égoïste) et aussi par adhésion – que je trouve imbécile, haineuse et haïssable, mais dont rien n’empêche qu’elle soit sincère – à une conception fanatisée et obscurantiste de l’islam.
On préférerait rejeter les terroristes en dehors de l’humanité, donc raisonner comme eux, ou bien considérer que ce sont tous des pervers ou des malades mentaux… Hélas ! Pas besoin d’être démoniaque, pervers ou fou pour devenir fanatique ! Il suffit d’absolutiser sa croyance, et les humains n’y sont que trop portés. C’est pourquoi il importe tant de combattre le fanatisme – par les armes, certes, lorsqu’il le faut, mais aussi par les idées. C’est le combat pour les Lumières qui continue, et je m’étonne que certains, parmi nos intellectuels, aient pu le croire dépassé !
Donner sa vie pour une cause à laquelle on s’identifie, n’est-ce pas aussi ce que fit le lieutenant-colonel Beltrame ?
Le fit-il pour une cause, donc pour une idée, ou pour un être humain ? Qui peut le savoir ? Mais il y a des causes qui méritent qu’on meure pour elles, et même parfois (pensons aux soldats qui se battirent contre le nazisme) qu’on tue pour elles… Lesquelles ? Celles qui sont elles-mêmes conformes à la morale ordinaire, celle des droits de l’homme, plutôt qu’à je ne sais quelle idéologie ou religion prétendument absolues et presque toujours mortifères. La morale, toutefois, ne suffit pas à en décider : nous avons besoin aussi d’une analyse politique, qui sache clairement distinguer nos ennemis de nos alliés.
De ce point de vue, le débat politique, en France, me paraît souvent caricatural. Que de haine, à gauche, contre la droite ! Que de haine, à droite, contre la gauche ! Et chez les deux extrêmes, contre Macron ! On a certes le droit de choisir son camp. Mais sans oublier qu’un démocrate de droite ou de gauche vaudra toujours mieux qu’un fanatique prêt à tuer au nom de Dieu.