Je n’étais pas musulman, j’étais Daech »

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Je n’étais pas musulman, j’étais Daech »

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L’initiateur d’un projet d’attentat, dont le procès s’ouvre lundi, a fait le récit de sa radicalisation à la DGSI. Un document rare dont « Le Monde » publie de larges extraits.
LE MONDE | 08.04.2018 à 18h29 • Mis à jour le 08.04.2018 à 18h36 | Par Soren Seelow
« Je vais commencer l’histoire chronologiquement. » Il est 20 h 45, ce 14 juillet 2015, dans les locaux marseillais de la Direction générale de la sécurité intérieure, quand Djebril A. passe aux aveux. Une confession de près de cinq heures à peine interrompue par les questions des enquêteurs, presque un soulagement, qui s’achèvera au cœur de la nuit sur cette phrase : « Il est vrai que j’ai été très endoctriné par Daech, mais cette période est révolue. »
Cet ancien militaire marseillais de 23 ans, arrêté la veille avec deux complices – Ismaël K., 17 ans, et Antoine F., 22 ans – est soupçonné d’avoir projeté un attentat contre la base de Fort Béar (Pyrénées-Orientales), où il a servi avant d’être réformé. Après s’être enfermé dans le déni, l’ex-matelot finit par baisser la garde lors de sa cinquième audition. Il raconte tout : la dépression, l’isolement, sa consommation effrénée de vidéos djihadistes et l’engrenage qui le conduira à se retourner contre le drapeau qu’il rêvait de servir.
Son récit, par sa minutie et son apparente sincérité, est un document exceptionnel. Il décrit, mois après mois, les étapes du basculement d’un jeune homme fragile dans la folie djihadiste. Rares sont les auteurs de projets d’attentat à s’être ainsi livrés sur les ressorts psychologiques de leur embrigadement et à laisser entrevoir une prise de conscience. Alors que le procès de cette cellule s’ouvre lundi 9 avril, Le Monde a choisi de reproduire de larges extraits de cette audition fleuve.
1. L’échec : « Mon rêve était brisé »
Entré dans la marine comme matelot de première classe en juin 2013 avec l’espoir de naviguer sur la flotte de l’armée française, Djebril A. est recalé aux tests et affecté comme guetteur au Fort Béar. Seul sur son sémaphore avec la mer pour horizon, il commence à souffrir du dos, broie du noir et consulte un psychiatre. Réformé en janvier 2015 pour dépression, il est interpellé six mois plus tard pour un projet d’attentat. Voici son récit :
« Quand j’ai appris que je n’allais pas être embarqué, ça m’a beaucoup coûté. J’avais perdu le rêve de ma vie. J’ai tout de même assuré mon poste au sémaphore de Béar. Je me suis retrouvé seul et j’ai commencé à réfléchir. J’ai compris que mon rêve était brisé. Ça allait vraiment très mal, et j’ai enchaîné les arrêts maladie. Le médecin m’a conseillé d’aller voir un psychiatre. Ça a été dur pour moi car j’ai compris que j’étais en dépression, en échec. Etant un peu perdu, j’ai cherché quelque chose pour me raccrocher. (…)
Je me suis tourné vers l’islam car c’était une période où je cherchais une base solide, un sens à ma vie. J’étais seul, vraiment seul. C’était aussi le “boum” en Syrie. Je me suis inscrit sur le site jeuxvideo.com et je suis allé sur un forum consacré à l’islam. Je faisais partie des indécis qui regardaient des vidéos [djihadistes] et écoutaient les différents avis. Je me demandais qui avait raison. J’y ai aussi fait la connaissance d’Abou Haroun (Antoine F.) et d’Abou Hafs (Ismaël K.) », ses deux futurs complices.
2. La propagande : « Ils me parlaient à moi, directement »
« J’ai été happé par la manière dont les terroristes font leur vidéo. Je suis resté scotché. Chacune durait plus d’une heure et traitait d’un sujet différent : la Palestine, la Syrie, Ben Laden, la place du musulman en Occident… Je ne me positionnais pas encore entre Al-Qaida, Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] ou les groupes modérés. J’avoue qu’en regardant ces vidéos j’ai été convaincu qu’ils [les djihadistes] disaient la vérité. Les vidéos de l’islam modéré sont beaucoup moins attrayantes. J’allais vers la facilité, vers les terroristes qui avaient un emballage plus attirant.
Vu que je commençais à m’impliquer dans l’islam, j’avais appris à faire la prière et les ablutions. J’ai décidé d’aller à la mosquée de Consolat [à Marseille] parce que je jouais au foot à côté. J’y suis allé un vendredi, le jour du prêche. Je suis arrivé novice, mais avec des idées d’un autre monde. J’avais l’esprit imprégné des vidéos que j’avais vues. J’ai écouté le prêche et j’ai été choqué. L’imam disait que les terroristes étaient des rebelles par rapport aux musulmans. C’était en complète contradiction avec ce que j’avais vu. Qui disait vrai ? C’était plus simple de regarder une vidéo en mangeant des chips plutôt que de se déplacer à la mosquée qui était loin de chez moi.
J’étais à l’affût des vidéos, et j’ai alors vu qu’un groupe se distinguait parmi les autres : c’était Daech. J’ai vu des vidéos faites par des Français et qui me parlaient à moi, directement. Ils disaient carrément qu’il fallait venir en Syrie car je vivais sur une terre de mécréants, que le djihad était obligatoire et que, si on ne le faisait pas, on était pire que des mécréants, qu’on n’était pas des hommes. Et que, si on ne pouvait pas venir, il fallait commettre une attaque en France. J’ai grandi à Marseille et ce genre de discours, qu’on n’est pas des hommes, c’est des piques qui touchent. Leur discours m’a complètement convaincu.
Ils disaient clairement de tuer quelqu’un au hasard, dans la rue. Tous les jours, sur Internet, il y avait une nouvelle vidéo qui disait de tuer, c’était insistant. J’avais des réticences, mais ils faisaient en sorte qu’on se sente mal : soit ils nous rabaissaient, soit ils nous valorisaient. C’étaient deux angles d’approche. Si on ne se reconnaissait pas dans un discours, on se reconnaissait dans l’autre. »
3. L’isolement : « Je regardais les gens avec dégoût »
« A ce moment-là, on est en octobre-novembre 2014, juste avant les attentats de
Charlie Hebdo. Je suis hypnotisé. Je me lève Daech, je mange Daech, je vis Daech. J’ai arrêté de sortir, de voir des filles, de jouer à la console. J’ai coupé les ponts, même avec des membres de ma famille. Par contre, je continuais de discuter sur Internet. (…)
Les vidéos étaient très vite enlevées, donc il fallait être à l’affût. Les terroristes jouaient sur cette corde : ils disaient “Regardez, on nous censure, c’est bien la preuve qu’on dit la vérité qui dérange les mécréants.” Les terroristes retournent la situation pour qu’on s’isole. Et franchement, je me suis isolé. (…)
En fait, c’est eux qui déterminaient qui étaient musulmans ou pas. Et on commence à détester tout le monde. Je me voyais comme étant la seule bonne personne. Je regardais les gens avec mépris, dégoût. Ils ont réussi à me faire détacher les liens que j’ai avec ma mère. Je me prenais pour un référent de Dieu sur terre. Daech m’a donné le sentiment d’être un porte-parole. Ce rôle implique l’obligation d’agir. Ils disaient qu’on était peu nombreux, donc rares, donc bons. (…) Ça m’a fait encore plus me retrancher sur moi-même. Je passais ma vie dans ma chambre, YouTube-Daech, YouTube-Daech. On ne vit que de ça. Je n’étais pas musulman, j’étais Daech. »
4. Le calife : « Je le voyais comme un père, autoritaire et gentil »
« Sur les réseaux sociaux, les gens relayaient les discours de Daech. Et là, je vois la personne qui se prétend être « calife », le descendant du prophète. Ça a été un point crucial pour moi. Je l’ai cru. J’ai cru qu’il disait la vérité. Il s’agit d’Abou Bakr Al-Baghdadi. J’ai vu trois documents vidéo et audio le concernant. Je m’en souviens comme si c’était hier.
Le premier, c’était une vidéo où il était dans une mosquée. Il explique son programme. Il dit que toute la terre est mécréante sauf eux, donc ils vont se battre contre toute la terre. Le deuxième document, c’était en arabe, sous-titré en français. Cette vidéo m’a fait un choc. Le thème abordé, c’est la définition du terrorisme. Et là, il retourne la situation. Il dit “nous” et, bizarrement, il inclut tous les musulmans de la terre, les opprimés. Il inverse les rôles en disant que c’était “nous” les victimes et les autres les terroristes. En gros, ce qu’il faisait, ce n’était que de la légitime défense.
Je relisais tout le temps son discours, je regardais tout le temps ses vidéos. Je le voyais comme un père, autoritaire et gentil, prévenant. Il disait que tout allait bien en Syrie et qu’il s’inquiétait pour nous car on est en terre de mécréants. Il disait “On vous aime, vous n’êtes pas seuls”. J’étais à fond, je ne vois pas d’autres termes. »
5. La cellule : « Parler avec des gens qui me comprenaient »
« Là, on avance vers les fêtes de fin d’année 2014. Normalement, on se rassemble chez ma grand-mère, c’est une tradition familiale. Cette fois-là, je n’y suis pas allé. Ils disaient qu’il ne fallait pas faire comme les mécréants. J’étais très proche de ma grand-mère et ne pas y être allé était vraiment très significatif pour moi. J’ai suivi bête et méchant les directives. Ce soir-là, ma mère est partie, je suis resté tout seul. J’ai allumé mon téléphone et regardé Daech. J’ai passé ma soirée à regarder Daech. (…)
A cette époque, j’étais vraiment seul et je voulais communiquer avec des gens qui me comprenaient. Je me suis senti plus proche d’Abou Haroun (Antoine F.) et Abou Hafs (Ismaël K.). Je discutais quasiment tous les jours avec eux sur Twitter et Facebook. On commentait l’actualité djihadiste. Je ne me sentais pas capable de partir en Syrie. J’ai donc suivi le conseil des djihadistes sur Internet : si je ne voulais pas partir, il fallait que je fasse quelque chose ici. »
6. Les premiers attentats : « Je suis scotché sur BFM »
« Je veux préciser aussi qu’il y a eu les attentats de Charlie Hebdo [le 7 janvier 2015]. Et c’est pour ça que je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. Si d’autres l’ont fait, pourquoi pas moi ? Avant c’était que des vidéos, mais ils ont ouvert la voie. Ça aussi, ça a pesé dans la balance. C’était une nouvelle énorme, ça passait sur toutes les chaînes. Je me suis dit qu’ils avaient écouté les chefs.
Les attentats, ça a joué sur le côté affectif aussi : ils ont attaqué des symboles. Je ne pouvais qu’être pour. C’est la période où je ne pense qu’à ça. Je suis à mon paroxysme car je vis les événements en direct sur BFM. Je suis scotché sur BFM. La fiction devient réalité. Avant, ça se passait au Moyen-Orient, là, ça se passe à côté. »
7. Le projet : « Tuer quelqu’un qu’on ne déteste pas »
« On en vient à la première rencontre où j’ai parlé avec Abou Haroun [à Lyon, le 10 janvier 2015]. Je dis à Abou Haroun : “J’ai envie de faire quelque chose en France, qu’est-ce que tu en dis ?” Il me dit “Non.” Je lui donne des précisions, il savait que je travaillais au sémaphore de Béar. J’ai vu que son “non” était définitif. Ça m’a fait réfléchir. (…) Je fabule sur ça, je suis à fond, mais avec le doute par rapport à la réaction d’Abou Haroun.
Je rentre alors à Marseille. Je me sens seul, abandonné. On avait déjà prévu de se voir avec Abou Hafs le 31 janvier. (…) Donc, j’arrive à Lille, je rencontre Abou Hafs. Je lui dis la même chose qu’à Abou Haroun au sujet de l’attaque du sémaphore de Béar. Je lui dis qu’on ne va pas toucher aux femmes et aux enfants, qu’on va attaquer la nuit car il n’y a personne. Abou Hafs reste perplexe. Il est hésitant. Il me dit “Oui”, mais c’était un “oui” timide. Je ne savais pas s’il était d’accord mais je pensais que non. (…)
Mon projet était de passer par la passerelle, de m’introduire dans le sémaphore et d’attaquer le militaire qui était présent pendant son quart et les autres qui dormaient. En tout, trois ou quatre personnes. Je vais vous dessiner un plan pour vous expliquer. Si le chef était là, il y avait sa famille. Mais je ne voulais pas qu’on touche ni à sa femme ni à son enfant.
– Quand vous dites “attaquer”, cela signifie “tuer” ?, le coupe le policier.
– Oui, mais je n’aime pas utiliser le mot “tuer”. Je préfère “attaquer”. Je n’ai pas de rancœur spécifique envers le chef. Il s’est toujours bien comporté envers moi. Il a toujours été prévenant. C’est tout le paradoxe avec Daech, c’est de nous faire tuer quelqu’un qu’on ne déteste pas. »
8. Le doute : « Je me rends compte que je ne suis pas heureux »
« Abou Haroun, Abou Hafs… ça me fout le doute. Au retour, dans le train, je me suis posé mille questions. Eux aussi ont côtoyé cette propagande terroriste. J’étais plus endoctriné qu’eux et pourtant j’étais le plus vieux. J’ai commencé à voir ça dans le train, mais ça prend du temps de voir qu’on est endoctriné, ça se fait pas en un seul jour.
La suite va s’étaler entre début février et la mi-mars. Je reste enfermé dans ma chambre. Je ne sors pas car il faut éviter d’être au contact avec des femmes. J’obéis à Daech. Cet enfermement me fait beaucoup réfléchir. Je me rends compte que je ne suis pas heureux. Il n’y a pas eu un moment où j’ai été heureux. J’étais tout le temps dans le stress, la haine, la hargne. Haineux envers tous et tout le monde.
Je me suis rendu compte que j’avais commencé à regarder les vidéos quand j’étais complètement déprimé. Je n’ai jamais dit au psychiatre que je regardais Daech. Daech, ils disent que, quand on croit en eux et qu’on commence à douter, c’est qu’on se fait endoctriner. Ils inversent complètement les rôles. »
9. L’autre voie : « L’imam condamne les attentats »
« Je commence alors à m’intéresser à un autre discours. Je suis allé à la mosquée de Consolat après les attentats de janvier : l’imam condamne les attentats et dit qu’il n’y a aucune source religieuse. Il dit aussi que les juifs sont sous protection des musulmans. Il n’a pas laissé une porte ouverte, il a clairement condamné les attentats. L’imam a un bagage spirituel bien supérieur au mien. Il donne une leçon de vie.
J’ai repensé à ce prêche en février-mars. Je suis alors partagé entre les deux discours, mais j’ai toujours les vidéos de Daech en favoris. J’étais très isolé : c’est quand j’étais seul que j’étais à 100 % Daech. Quand je discutais avec d’autres musulmans modérés, je pouvais avoir un doute. J’écoutais toujours les ordres de Daech, mais je faisais une pause, alors qu’avant j’y pensais tout le temps. Il y avait un côté passionnel : je les aimais ces gens. Ils jouaient beaucoup sur cette corde-là aussi. Ils disaient “Nous sommes vos frères, nous vous aimons”. On est fin mars, je me suis remis à jouer aux jeux vidéo, je commence à m’ouvrir un peu plus aux autres. »
10. Le désengagement : « En mai, je lâche Daech »
« Quand j’ai été happé par la propagande, j’étais faible, dépressif, sous traitement. J’étais avec d’autres personnes qui étaient aussi perdues. Je parle d’Abou Haroun et Abou Hafs. Peut-être qu’eux ont réalisé avant moi que ça allait trop loin. Quand on est Daech, on a raison, tout le monde a tort. Je me suis rendu compte que non : quand on est Daech, on est un imbécile. Et qu’on fait une erreur monumentale. L’erreur, je la paie aujourd’hui.
Oui, j’avais pensé faire une action en France, oui j’avais pensé à attaquer la marine nationale, oui j’en avais fait part à Abou Haroun et Abou Hafs. Mais c’est resté théorique. J’en suis resté aux paroles. En mai, je lâche Daech. Je recommence à communiquer avec ma mère. Je passe mes journées à jouer. Les jeux vidéo, c’était pour moi une échappatoire : quand on est autant isolé, c’est dur de retourner vers les gens. Je me rends compte que j’ai tout perdu. J’ai perdu mes amis. J’ai perdu l’estime de ma famille. J’ai déçu ma mère. »
En juin 2015, Djebril A. s’inscrit à Pôle emploi. Arrêté un mois plus tard, il est incarcéré au sein d’une unité dédiée pour détenus radicalisés. En décembre 2016, il rejoint le régime de détention classique, l’équipe d’encadrement ayant constaté une « évolution positive ». L’administration pénitentiaire souligne toutefois des « risques de rechute vers un épisode dépressif majeur », comparable à celui qui « a concouru à sa radicalisation ». Il encourt jusqu’à 20 ans de prison.