En Nouvelle-Calédonie, le long chemin du pardon

  1. Home
  2. /
  3. Actualités
  4. /
  5. En Nouvelle-Calédonie, le long chemin du pardon

En Nouvelle-Calédonie, le long chemin du pardon

Posté dans : Actualités le

En Nouvelle-Calédonie, le long chemin du pardon
Plusieurs cérémonies ont permis de cicatriser les plaies de l’année 1988 au cours de laquelle 19 militants indépendantistes sont morts lors de l’assaut de la grotte de Gossanah.
LE MONDE | 04.05.2018 à 11h30 | Par Patrick Roger
C’était il y a trente ans. Les commémorations des « événements » de 1988 ont commencé à Ouvéa. Un office œcuménique s’est déroulé dimanche 22 avril à l’intérieur et à l’extérieur de l’église Saint-Michel, trop petite pour accueillir une foule compacte dans laquelle se mêlaient habitants d’Iaaï (le nom kanak d’Ouvéa), élus et chefs coutumiers, représentants de l’Etat et des institutions, gendarmes et militaires. Beaucoup de femmes en robes missionnaires et de jeunes arborant des t-shirts sur lesquels était inscrit « Il y a trente ans déjà ».
Le 22 avril 1988, un groupe d’une quarantaine de militants indépendantistes, conduit par Alphonse Dianou, attaque la brigade de gendarmerie de Fayaoué, sur l’île d’Ouvéa, alors que le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a décidé de boycotter les élections régionales qui doivent se tenir le 24 avril, en même temps que le premier tour de l’élection présidentielle. Ce scrutin est censé entériner le « statut Pons », nettement défavorable aux indépendantistes. L’attaque dégénère : quatre gendarmes sont tués, vingt-sept pris en otages, et trois indépendantistes sont blessés.
Les otages sont divisés en deux groupes. Le premier, dirigé par Chanel Kapoeri, part vers le sud de l’île, à Mouly. Il relâchera ses otages trois jours plus tard. Alphonse Dianou emmène le second groupe de seize otages dans le nord de l’île, à Gossanah, et les retient dans la « grotte sacrée » de Wateto. Coupée du monde, l’île est déclarée « zone militaire interdite ». D’importants renforts militaires et de gendarmerie sont dépêchés, dont le 11e régiment parachutiste de choc (RPC) et le groupe d’intervention de la gendarmerie nationale.
« Mission de dialogue »
Le 5 mai, trois jours avant le second tour de la présidentielle, l’opération « Victor » est déclenchée. Dix-neuf militants indépendantistes et deux militaires y trouveront la mort. Les arbres et les roches portent encore les stigmates de l’assaut à la grotte de Gossanah : les balafres laissées par les balles de gros calibre, les troncs calcinés au lance-flammes. A ­chaque emplacement où un jeune Kanak a perdu la vie, un monticule de pierres est érigé. Des bouts de tissu délavés perpétuent sa mémoire.
Certains ont été retrouvés achevés d’une balle entre les deux yeux, ou dans le ventre, dont Wenceslas Lavelloi, un sous-officier de l’armée, ou encore Patrick Waina, un Kanak de 18 ans « porteur de thé », c’est-à-dire chargé du ravitaillement des otages, qui ne faisait pas partie des insurgés, retrouvé tué d’une balle dans la tête.
Après la réélection de François Mitterrand à l’Elysée et la nomination de Michel Rocard à Matignon, une « mission de dialogue » est dépêchée sur place. La poignée de main historique du 26 juin 1988 entre le président du FLNKS, Jean-Marie Tjibaou, et le dirigeant du Rassemblement pour la Calédonie dans la France, Jacques Lafleur, scelle les accords de Matignon, qui prévoient pour la Nouvelle-Calédonie un statut transitoire de dix ans au terme duquel « les populations intéressées à l’avenir du territoire » pourront se prononcer par référendum sur l’autodétermination.
Malgré la signature du protocole d’accord qui comporte un plan d’accompagnement assorti de mesures de décolonisation, le 20 août, Jean-Marie Tjibaou a du mal à convaincre les siens. A Ouvéa, certains accusent le chef du FLNKS de « trahison ». Un an plus tard, le 4 mai 1989, alors que Jean-Marie Tjibaou et son bras droit, Yeiwéné Yeiwéné, assistent, dans l’enceinte de la chefferie de Wadrilla, à Ouvéa, à la cérémonie coutumière de levée du deuil des « 19 de Gossanah », Djubelly Wéa, un ancien pasteur, fervent partisan de la « Kanaky socialiste », ouvre le feu sur les deux dirigeants indépendantistes et les tue. Daniel Fisdiepas, le garde du corps de Jean-Marie Tjibaou, réplique et abat le tireur. Un an plus tard, le drame d’Ouvéa s’achève par un nouveau drame.
Profondes cicatrices
« Ouvéa, en avril 1988, fut le début d’événements tragiques pour tout le monde. Nul n’en est sorti vainqueur », a rappelé en ouverture des cérémonies de commémoration Jean-Marie Dassule, un ancien gendarme qui préside désormais le Comité du 22 avril 1988. De facto, ces événements ont laissé de profondes cicatrices. Mais, depuis, que de chemin a été parcouru sur la voie de la réconciliation.
Dimanche 22 avril, après l’office célébré à l’église Saint-Michel, la foule a longé la plage pour rejoindre la gendarmerie de Fayaoué. Elle s’est rassemblée autour de la stèle à la mémoire des quatre gendarmes tués lors de l’attaque. Aux côtés de Jean-Marie Dassule : Macky Wéa, le frère de Djubelly Wéa, aujourd’hui responsable du Comité du 5 mai, et Alexandre Wallepe, un des preneurs d’otages. Des symboles forts de cette réconciliation si chèrement acquise.
L’histoire de cette réconciliation – ou plutôt de ces réconciliations – a un visage : celui de Roch Apikaoua, qui en fut un des principaux artisans. Ce prêtre d’origine kanak, né en 1955, fait aujourd’hui partie du « comité des sages », constitué de douze personnalités respectées. Vicaire général de la cathédrale Saint-Joseph de Nouméa où il officie depuis 2001, Roch Apikaoua, qui fut ordonné prêtre le 18 décembre 1987, est propulsé dans les événements quand, le 4 mai 1989, Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné sont tués par Djubelly Wéa.
« Après la cérémonie dans la cathédrale, je me suis retrouvé avec la responsabilité de présider aux funérailles de Jean-Marie, raconte-t-il. Il avait été ordonné prêtre en 1965 et avait demandé en 1971 sa réduction à l’état laïque. Mais quand je suis monté à Hienghène pour ses obsèques, j’ai pris avec moi une étole et la Bible. J’ai fait la coutume puis j’ai posé sur son cercueil l’étole et la Bible car, à mes yeux, il avait toujours eu une attitude sacerdotale. Marie-Claude Tjibaou s’est levée et m’a remercié en me disant que c’était le geste qu’elle attendait. C’est comme ça que je me suis lié d’amitié avec la famille Tjibaou. »
Dix ans après la tragédie, en 1998, le colonel Commenville, qui commande les forces de gendarmerie à Ouvéa, vient trouver Roch Apikaoua pour lui dire que ses gendarmes sont confinés et que les cicatrices du drame de 1988 restent à vif. Il souhaite qu’un dialogue s’établisse avec les gens d’Ouvéa. Le prêtre va trouver Tom Tchako, le pasteur protestant de l’île, pour organiser une rencontre entre habitants et gendarmes : « Je lui dis que c’est un clin d’œil de Dieu, qu’il faut saisir l’occasion. »
« Des larmes des mamans »
La rencontre est programmée le 22 avril 1998 à l’église Saint-Joseph d’Ouvéa, sous la houlette du prêtre et du pasteur. Sans attendre, les gendarmes vont directement à la rencontre des gens d’Ouvéa : « Ils se sont fait une coutume de réconciliation sur le terrain de foot puis sont revenus ensemble vers l’église. » La cérémonie va commencer quand arrive un gendarme qui tend un fax au colonel. Celui-ci devient « blanc », avant de montrer le fax à Roch Apikaoua.
« C’était l’épouse d’un gendarme tué qui disait qu’elle voulait s’associer à la cérémonie, raconte le prêtre. Dans le même fax, la mère du gendarme avait écrit : “Les larmes d’une maman de gendarme ne sont pas différentes des larmes des mamans de ceux qui sont tombés dans la grotte d’Ouvéa.” »
Une demi-heure plus tard, le même gendarme revient, muni d’un nouveau fax, qui demande de retarder encore le début de la cérémonie, le temps qu’atterrisse un avion transportant le Haut-Commissaire et des signataires des accords de Matignon, qui souhaitent y participer aussi. L’écho de cette impensable réconciliation est parvenu jusqu’aux oreilles des officiels, qui désirent désormais en prendre leur part.
Le processus de réconciliation durera plusieurs années, pour culminer le 17 juillet 2004. Dans un premier temps, le père Roch et le pasteur Wete Wéa sont allés apporter aux familles Tjibaou et Yeiwéné une coutume – un manou (une étoffe) et un peu d’argent – de la part de la famille Wéa pour leur faire part de leur volonté de discuter. Les deux aînés des fils Tjibaou, Jean-Philippe et Emmanuel, étaient hostiles à l’idée de réconciliation. Entre les deux clans, entre Hienghène et Ouvéa, un mur apparemment infranchissable s’était dressé. « On ne parlait pas encore de réconciliation, raconte Emmanuel Tjibaou. Il était trop tôt, ce geste a été accueilli froidement. Puis un chemin s’est ouvert, on a pu se parler. »
« On accepte le pardon »
Quinze ans après le drame, la famille Tjibaou a finalement accepté de se soumettre à la coutume du pardon. Les gens d’Ouvéa se rendent à Nouméa. Les quatre familles (Tjibaou, Yeiwéné, Wéa et Fisdiepas) se réunissent à la cathédrale de Nouméa pour « libérer la parole », jusque tard dans la soirée. « C’était douloureux pour tous. Il fallait dépasser les souffrances et s’émanciper », se rappelle Emmanuel Tjibaou. Puis, les membres du clan Wéa prennent la route jusqu’à Hienghène avant de rejoindre à pied Tiendanite, la chefferie des Tjibaou. La rencontre a lieu sur le tertre de la maison de Jean-Marie Tjibaou. Les deux clans sont alignés de part et d’autre, les Tjibaou côté montagne, les Wéa côté rivière. Un cocotier germé d’Ouvéa est planté sur le tertre. Les Wéa ont apporté les nattes, les ignames, les manous et quelques billets pour faire la coutume.
C’est Aïzik, le frère aîné de Djubelly, qui la présente au nom des siens, à genoux, « avec crainte et humilité » : « Nous demandons pardon pour le geste qu’a commis Djubelly. » Joël, le troisième fils de Jean-Marie, lui répond : « Il a fallu se parler, se regarder en face. Merci à vous tous d’être venus. On accepte le pardon. » Marie-Claude Tjibaou se lève et se dirige vers Manaaky Wéa. Les deux veuves s’étreignent longuement.
Dans un entretien accordé au Monde en 2011, Emmanuel Tjibaou livrait le souvenir douloureux de cette cérémonie de pardon. « J’ai “vu”, ce jour-là, la pelouse de la chefferie se gorger de sang. Aïzik à genoux et l’ensemble des clans de Gossanah présents à cette coutume avaient tous, dans mon esprit, les pieds imprégnés de ce sang qui empourprait la pelouse (…) Ensuite, au fil de la cérémonie, à l’image d’une mer qui reflue, le paysage m’est réapparu d’un vert éclatant, comme après une grosse pluie. C’était une renaissance, nous étions libérés ! »