Corse : le canyon de la mort

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Corse : le canyon de la mort

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Paris Match ||Mis à jour le

De notre envoyée spéciale à Soccia Pauline Lallement
D’un abord aisé, le début du parcours dans le canyon du Zoicu, à 800 mètres d’altitude, en Corse-du-Sud.
D’un abord aisé, le début du parcours dans le canyon du Zoicu, à 800 mètres d’altitude, en Corse-du-Sud. Eric Hadj / Paris Match

Surpris par une brusque montée des eaux en Corse, un groupe de vacanciers et leur guide ont été emportés.

Les prospectus, Pierre les a déposés un peu partout, dans les pizzerias du bord de mer, sur les pare-brise, au camping… Ça le désole car il ne trouve pas ça très écolo, mais il n’a pas trouvé d’autre moyen pour remplir son carnet de réservations. Moniteur, diplômé d’Etat, il a monté une petite entreprise, Alticanyon, qui propose du canyoning. Au programme : natation, tyrolienne ou randonnée. « Une excellente expérience.

Pierre nous permet de nous amuser en toute sécurité », peut-on lire dans les commentaires sur TripAdvisor. Comme sur tous les sites, les proches laissent des appréciations élogieuses, histoire de lui donner un coup de pouce. Pierre publie aussi les photos de ses sorties : un temps les cheveux longs, version Brice de Nice, aujourd’hui coupe en pétard. Mais toujours tout sourire, surtout quand il prend la pose dans des vasques, ces piscines naturelles qui font la magie des montagnes corses. A longueur de routes sinueuses, des panneaux appellent à plonger dans des eaux couleur émeraude. Lui n’a pas peur de s’élancer, parfois, depuis 8 ou 10 mètres. Ses clients sont admiratifs.

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Ce Breton du Finistère ne compte plus les étés passés en Corse-du-Sud. Chaque mois de juin, il arrive au volant de sa vieille camionnette blanche, qu’il gare au camping La Sposata. C’est à l’entrée du village de Vico, à une douzaine de kilomètres de la mer. Sur une corde à linge, les combinaisons prêtées aux clients sont mises à sécher. Une table à l’ombre d’une bâche fait office de salon-salle à manger ; une tente en plastique bleu, de chambre. « S’il pouvait, Pierre vivrait dans un van et parcourrait les côtes pour faire de l’escalade tous les jours », raconte Clémence, une de ses amies. Alors le camping pendant deux mois, c’est plutôt confort. L’ambiance est familiale. Et chaque année, la famille de Pierre le rejoint. L’année dernière, il l’a présentée au patron du Café National, à Vico, où il a ses habitudes, en fin de journée, pour boire un verre ou écouter des chants corses. Il a d’ailleurs réservé une table pour le concert du 3 août.

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A force de se revoir chaque été, tous les clients se connaissent. Et puis il y a l’autre moniteur, Gérard, dit Boubou, avec qui Pierre travaillait au début. Ils font toujours les mêmes parcours. Et avant de repartir à la fin de l’été, tous se retrouveront au Café Paoli, où Fabienne offre le cochon rôti sur broche à toute sa tablée de saisonniers. Tout le monde les aime bien, ces jeunes. A part quelques grincheux, qui regrettent de les voir partir dépenser ailleurs l’argent qu’ils ont gagné sur l’île. La restauratrice les dorlote comme s’ils étaient ses propres enfants. Elle se souvient que Pierre est venu manger un burger avec une fille, elle a même pensé à l’avenir. Quand Pierre sera ostéopathe. Car il termine ses études. A la rentrée, il sera en cinquième et dernière année à Nantes.

Cinq jours plus tôt, la fillette a soufflé sa septième bougie ; elle a juste l’âge limite pour le canyoning

La saison bat son plein. Contrairement à l’année passée, marquée par la sécheresse, les canyons sont gorgés d’eau. Notamment le Zoicu, un des plus beaux selon les guides. Il doit son nom au ruisseau qui se déverse dans un mince couloir rocheux, dont la largeur ne dépasse pas 1 mètre ou 2, dans les passages les plus étroits. On traverse en tyrolienne, on descend en rappel, on saute, on nage. Tous les jours de juillet et d’août, les moniteurs donnent rendez-vous en haut du village de Soccia, à 1 000 mètres d’altitude. Cette fois, Pierre a sans doute déjeuné au snack-pizzeria de Fanfan, où l’on parle corse, comme d’habitude. Sauf que personne ne se souvient trop… Sur l’île, on n’aime pas évoquer ce qui fait mal. Comme ce 1er août, avec son ciel menaçant et sombre. Et surtout cette « vigilance jaune orage » concernant l’île.

Il est 13 h 30 lorsque l’orage éclate. Des touristes voient leur escapade annulée. Pierre décide d’y aller quand même. Il y a deux formules. La « ludique », qui dure trois heures trente, et la « sportive », quatre heures trente. Au départ, tout le monde est ensemble. Il y a notamment ce jeune couple, Geoffrey et Olivia, arrivés l’avant-veille de Carcassonne par le ferry de Nice. Il y a aussi une famille, Sébastien, Aline et leur fille, Violette, originaires de Toufflers, dans le Nord. Cinq jours plus tôt, la fillette a soufflé sa septième bougie ; elle a juste l’âge limite pour le canyoning. Deux Bretons, des Côtes-d’Armor, se sont joints à l’échappée. Le père travaille dans la banque, il est heureux de pouvoir partager une activité avec son fils de 16 ans. On part du chemin plat, derrière la pizzeria. Pierre bavarde, connaît déjà les prénoms, tutoie son monde. En combinaison, maillot de bain, baskets, le groupe suit le rythme. Huit cents mètres de marche avant d’arriver au pont qui mène au canyon. Le ciel continue à gronder.

Un bruit sourd est monté de l’intérieur du canyon. Puis, d’un coup, la vague est passée par-dessus le barrage

Ils ne sont pas seuls sur le chemin. Ce n’est pas la foule de l’Everest, bien sûr… Mais dans ce corridor, les vacanciers sont déjà nombreux. Ils se croisent, se saluent. Devant, des groupes accélèrent. Leur guide stresse, il veut finir plus rapidement que prévu et demande à ses clients de se presser, sans expliquer pourquoi.
Aline, la mère de Violette, décide de s’arrêter à la fin du parcours ludique, quand les choses se compliquent. Elle veut rejoindre son petit dernier, Gaspard, gardé par une amie. Alors elle dit au revoir à son mari et à sa fille. Des 13 du départ, ils ne sont bientôt plus que 7 qui, en fin de journée, s’apprêtent à aborder le dernier tronçon, la partie technique, avec sa descente en rappel de 12 à 13 mètres.

Olivier Bonifaci, du parc naturel régional de Corse, n’a pas oublié le grondement qui l’a averti que les choses tournaient mal. « Un bruit sourd est monté de l’intérieur du canyon. Puis, d’un coup, la vague est passée par-dessus le barrage. » Ce que cela signifie, il le sait : une crue impétueuse et mortelle. On se précipite pour alerter du danger. Deux groupes se sont déjà mis en sécurité. Mais le troisième, le plus engagé, est en bas. C’est celui de Pierre. On arrive à temps pour que les derniers de la file puissent encore se dégager. Le père et l’adolescent des Côtes-d’Armor. Pour les autres, il est déjà trop tard.

Des gens ont vu des corps passer devant eux dans la rivière. Ils évoquent une vague de 3 à 4 mètres de hauteur. Comme un tsunami

«Vers 17 h 29, un appel alerte les secours. Des gens ont vu des corps passer devant eux dans la rivière. Ils évoquent une vague de 3 à 4 mètres de hauteur. Comme un tsunami», précise le colonel Bruno Maestracci. Trois hélicoptères, deux de la sécurité civile, un de la gendarmerie, et une soixantaine de personnes sont aussitôt mobilisés. Chacun connaît sa mission. Les secours font le maximum. Mais aussi vite qu’ils aillent, ils ne pourront rien faire de mieux que récupérer les corps de Pierre, Sébastien, Violette et Geoffrey. Ils devront revenir le lendemain matin pour retrouver celui d’Olivia.

En Corse, on sait ce que c’est que le destin, et le deuil. Le respect dû aux morts et au chagrin des vivants. « On a pensé à faire une chapelle ardente à Soccia, mais le village est trop enclavé et difficile d’accès. Du coup, on a transféré les corps à Ajaccio. Et puis on a mis en place l’aide psychologique, pour les familles mais aussi pour les pompiers, qui sont tous loin de chez eux », poursuit le responsable des secours.

Le Zoicu a retrouvé son lit, aussi clair et innocent qu’avant dans un paysage paradisiaque. Le ciel est redevenu bleu

Alors, pour la veillée, dans la cathédrale d’Ajaccio, ils se sont tous retrouvés, encore abasourdis. Les survivants, les familles, les proches, mais également les pompiers, les gendarmes, les policiers. Ceux qui les avaient aperçus, ceux qui les connaissaient à peine. Les femmes avec leurs éventails. Tous émus, dans une chaleur écrasante. Au premier rang, il y avait le père et le fils de Bretagne. L’adolescent portait une minerve et présentait de légères égratignures. A la fin, il a salué les secouristes un à un. A quelques mètres, il y avait aussi Aline qui tenait fermement la main de son fils, Gaspard, tout ce qui lui restait de sa vie d’avant. Puis elle est tombée dans les bras d’une femme aux yeux embués de larmes. « Je suis enseignante dans l’école de Violette, j’étais en vacances, je suis là par hasard », a expliqué celle-ci en repartant, les épaules alourdies par le genre de bagage qui ne se dépose pas à l’hôtel.

Au camping La Sposata, il y a toujours des combinaisons de plongée accrochées. Ce sont celles de Gérard, l’autre moniteur. La famille de Pierre est repartie. Avec le corps de Pierre. « C’était un accident », répètent les commerçants. Le Zoicu a retrouvé son lit, aussi clair et innocent qu’avant dans un paysage paradisiaque. Le ciel est redevenu bleu. Et les touristes sont revenus, aussi nombreux, dans le canyon. Quant aux prospectus de Pierre, ils ont disparu. Ramassés, arrachés, comme s’il suffisait de jeter des morceaux de papier pour effacer le malheur.

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