Assouat, le caïd des passeurs

  1. Home
  2. /
  3. Actualités
  4. /
  5. Assouat, le caïd des passeurs

Assouat, le caïd des passeurs

Posté dans : Actualités le

Assouat faisait régner la terreur sur le camp de migrants du Puythouck, à Grande-Synthe.

Assouat faisait régner la terreur sur le camp de migrants du Puythouck, à Grande-Synthe.

James Albon

L’arrestation de ce trafiquant d’êtres humains multirécidiviste révèle la violence des filières kurdes implantées en France.

Quand le verdict tombe le 4 juin, Assouat a, comme toujours, le sourire. Défiance, ou certitude de renouer tôt ou tard avec un business des plus rentables ? Le tribunal de Dunkerque vient pourtant de le condamner en première instance à cinq ans de prison ferme, pour avoir fait feu à plusieurs reprises sur des policiers venus l’interpeller. Quelques semaines plus tôt, c’est une scène digne d’un film d’action qui s’était déroulée dans les bois du Puythouck, à Grande-Synthe, où les migrants clandestins kurdes et irakiens ont l’habitude de camper en attendant leur départ pour l’Angleterre.

LIRE AUSSI >>> Migrants : l’Europe donne un tour de vis

Le matin même, un indicateur avait rencardé la police aux frontières (PAF) : le redouté Mohamad Jabarzada, dit Assouat, qu’elle traquait depuis des mois, avait été aperçu au milieu des tentes. Les policiers savaient qu’ils avaient affaire à ce qu’on appelle, dans leur jargon, un « client » : au mois de septembre 2017, ce passeur multirécidiviste avait déjà été repéré dans ce camp par une patrouille. Il avait sorti un calibre 9 mm et blessé deux agents, avant de s’enfuir vers les Pays-Bas et d’y monter un nouveau réseau. En mai dernier, donc, pas question pour les services de police de se laisser surprendre : une compagnie de CRS et la brigade de recherche et d’intervention (BRI) ont été appelées en renfort. Assouat les accueille avec un pistolet dans une main et une bombe lacrymogène dans l’autre, et tire sur eux pour couvrir sa fuite. Les agents ripostent et le touchent au pied. Fin de cavale.

Des « fous furieux » très organisés

C’est que les Kurdes se sont taillés une réputation de trompe-la-mort particulièrement dangereux. « Des fous furieux affûtés et aguerris, qui n’hésitent pas à prendre d’énormes risques en roulant à plus de 150 kilomètres-heure sur les routes de campagne », décrit Julien Gentile, commissaire divisionnaire de l’Office central pour la répression de l’immigration irrégulière et l’emploi d’étrangers sans titre (Ocriest). Voitures percutées à pleine vitesse, pneus et autres accessoires lancés sur les poursuivants, tout est bon pour échapper aux agents. Et ce alors que des dizaines de migrants sont parfois entassés dans les véhicules. Le 18 mai, une Kurde de 2 ans a été tuée par un policier belge lors d’une course-poursuite.

Contrairement aux apparences, ces « foux furieux » ne laissent rien au hasard. Parfaitement organisées, les filières kurdes sont réputées pour leur efficacité : contre 10 000 euros par tête, le passage est « garanti », grâce à la complicité d’un camionneur qui aménage une cache spécifique dans son habitacle. « C’est quasiment impossible à repérer, commente Vincent Kasprzyk, et beaucoup de chauffeurs venus de l’Est ne demandent que ça. » Seule la première partie du trajet, du campement aux aires de chargement, présente de vrais dangers.

70 douilles d’arme automatique

Véritables noeuds du trafic, ces parkings sont âprement disputés par les réseaux de trafiquants. En quelques années, et après plusieurs altercations sanglantes, les Kurdes sont parvenus à chasser les autres nationalités. Les clans formés selon la ville d’appartenance de leurs membres (Erbil, Kirkouk, Chamchamal…) se disputent désormais le gâteau. Assouat tenait fermement les parkings de l’A28 et de l’A16, entre Rouen et Calais. Quand, en août 2017, une filière concurrente convoite son territoire, il n’hésite pas à intervenir sur place avec ses lieutenants. La fusillade qui s’ensuit fait deux blessés par balles. « Les échauffourées et les règlements de comptes sont fréquents », selon Julien Gentile, et surviennent de plus en plus loin des frontières : en juin 2017, une altercation entre passeurs kurdes a laissé plus de 70 douilles d’armes automatiques sur une aire de l’A10, à proximité de Poitiers.

« C’est la loi des armes, explique Vincent Kasprzyk. Chaque filière doit montrer ses bras. » Y compris sur les réseaux sociaux, où les passeurs se partagent des selfies pris au bord des autoroutes, un pistolet-mitrailleur à la main. La réputation est la clef du succès, et pas seulement auprès de la concurrence : à l’image des trafiquants de drogue mexicains, dont les « exploits » sont célébrés par des chansons populaires (narcocorridos), les réseaux kurdes s’offrent les services de chanteurs au pays, chargés d’assurer leur promotion en musique auprès des futurs clients. « Les gars qui ont du pouvoir ici sont déjà connus au Kurdistan », explique Ako Rahman, traducteur d’origine kurde habitué à intervenir auprès de la justice française dans ces affaires de passeurs. Comme Assouat, « la plupart sont d’anciens officiers des peshmergas », les combattants kurdes irakiens. Mais au-delà de ses faits d’armes, celui-ci traîne depuis longtemps une réputation particulièrement sinistre.

Face aux policiers venus l'interpeller, Assouat n'a pas hésité à sortir son arme.

Face aux policiers venus l’interpeller, Assouat n’a pas hésité à sortir son arme.

James Albon

Dès 2005, il s’illustre en tailladant un migrant de plusieurs coups de couteau. En 2013, la cour d’appel de Bruxelles pointe chez lui un « inquiétant manque de conscience » ; le procureur de Dunkerque, une personnalité « retorse et violente, exerçant une forme d’emprise sur la communauté kurde de Grande-Synthe ». Hormis cet oeil crevé qui le rend si facilement identifiable, Assouat n’a pourtant pas le physique de l’emploi. « C’était un petit gars assez maigre, se souvient une bénévole qui l’a côtoyé au Puythouck. Avec toujours ce sourire un peu mielleux quand il venait nous parler… Mais dès qu’il se retrouvait à l’écart avec des migrants, on se rendait bien compte qu’ils étaient terrorisés. »

Sur place, hors de question de parler des passeurs. Le mot d’ordre parmi les candidats à l’exil : « Nobody does that… » (« Personne ne fait ça »). Ils ne sont plus qu’une centaine dans le camp autrefois placé sous l’autorité d’Assouat, un carré de forêt coincé entre la gare de triage de Grande-Synthe et l’autoroute. C’est loin d’être un emplacement idéal avec ces gémissements des trains de marchandises qui vrillent les oreilles, et ces automobilistes qui expriment leur vision de la politique migratoire à grands coups de klaxon dès l’aurore. Mais les migrants n’ont pas vocation à s’éterniser. Posté en bordure du terrain, Cédric, un agent de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), essaie de les convaincre d’embarquer dans son bus, direction le centre de rétention. Sans grand succès : « Tant que leur passeur ne les y autorisera pas, ils ne bougeront pas », souffle-t-il, inquiet de « l’impunité grandissante » de ces trafiquants. Un constat partagé par Claire Millot, membre de l’association Salam, « sidérée par la violence dont ils font parfois preuve avec leurs clients ».

Omerta

Insultes, brimades, et coups pour les plus récalcitrants. « Un claquement de doigts, et ils obéissent, c’est comme s’ils se mettaient sous leurs ordres en attendant le passage », se désole Claire Millot. Celui qui ose s’adresser à la police sait qu’il expose sa famille restée au pays à des représailles. « C’est le principal moyen de pression, aucun n’accepte de témoigner », indique Vincent Kasprzyk. Pourtant, dans la foulée de l’arrestation d’Assouat, trois jeunes garçons du camp ont porté plainte contre lui, l’accusant de violences sexuelles. Une première qui pourrait mettre fin à un tabou. « Il y a des femmes et des enfants livrés à eux-mêmes ici, tout le monde sait que ça arrive, mais c’est l’omerta », assure l’une des bénévoles de Grande-Synthe.

Des mauvais traitements d’autant plus difficiles à fuir qu’il faut s’acquitter du voyage à l’avance. Et ce par le biais de la hawala, un système de paiement traditionnel fondé sur la parole et la confiance : ainsi, les migrants règlent la totalité du montant de leur périple à un agent de change au pays, qui se porte garant auprès des différents groupes de passeurs intervenant tout au long du trajet. Très prisé des réseaux informels, y compris terroristes, ce système qui permet d’éviter les transactions bancaires et de limiter les transferts d’espèces est parfaitement adapté aux filières kurdes : « Il ne s’agit pas de mafias dirigées par un chef, mais d’une nébuleuse horizontale, une succession de petites structures locales qui coopèrent entre elles et ne touchent jamais d’argent en main propre », explique Julien Gentile. Ces structures emploient chacune une quinzaine d’employés, chargés de convoyer les migrants jusqu’aux aires d’autoroutes ou d’ouvrir les portes des camions. Pour la plupart, de jeunes Kurdes sans-le-sou qui se mettent au service d’un trafiquant en échange d’un passage gratuit vers l’Angleterre.

« Les vrais responsables, vous ne les voyez pas ici », prévient Claire Millot. C’est tout juste s’ils passent au campement en milieu de journée, quand les contrôles de police se font rares, avant de retourner dans leurs planques. Les mieux lotis s’offrent même des vacances au pays, où ils s’affichent au volant de 4×4 rutilants. A Dunkerque, Assouat était logé chez une habitante de la région contre un maigre loyer. Mais certains passeurs entretiennent des relations plus ou moins intéressées avec des Françaises, et quatre de ses six lieutenants ont ainsi été « cueillis » chez leurs logeuses. « Je les avais prévenus ! » pestera le caïd devant les policiers, persuadé qu’ils ont été « balancés » aux autorités par leurs hôtes.

Habitué à déjouer les écoutes téléphoniques, le trafiquant vivait dans la paranoïa des indics. Une crainte partagée par ses homologues, qui ont même créé un groupe Facebook où sont partagés les photos et les noms des supposés délateurs, le tout agrémenté de menaces de mort. Mais cela n’a semble-t-il pas découragé les ennemis d’Assouat. Migrants, concurrents ou policiers, ils étaient sans doute trop nombreux à vouloir lui ôter son éternel sourire.