ADAMA TRAORE, suite….

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ADAMA TRAORE, suite….

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LE MONDE | 02.10.2018 à 09h23 • Mis à jour le 02.10.2018 à 10h10 | Par Nicolas Chapuis

Par son ampleur judiciaire et sociétale, l’affaire Adama Traoré était déjà hors normes. C’est désormais sur le plan médico-légal qu’elle défraie la chronique. Après deux autopsies consécutives, une expertise en 2016, une deuxième aux conclusions divergentes un an plus tard, la science peine toujours à répondre à cette question : de quoi le jeune homme de 24 ans est-il mort ?

Depuis son décès le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), la famille d’Adama Traoré n’a de cesse d’accuser les forces de l’ordre d’être responsables de l’asphyxie qui lui a été fatale, après une interpellation musclée. Les gendarmes auteurs de l’arrestation contestent cette version des faits. Mais la mobilisation de ses proches a provoqué un vaste mouvement de protestation contre les violences policières, qui dure depuis deux ans.

L’expertise médico-légale de synthèse, réalisée par quatre médecins et rendue aux deux juges d’instruction le 18 septembre, était donc très attendue. Ce nouveau – et probablement ultime – rapport n’apaisera pas la colère des membres de l’association Vérité et justice pour Adama. Les quatre experts, dans ce document que Le Monde a consulté, exonèrent les gendarmes de toute responsabilité.

Pratique sportive intensive

Les médecins commencent pourtant par battre en brèche les constatations de leurs confrères : non, Adama Traoré n’avait pas un cœur défaillant, contrairement à ce qu’avançaient les précédentes expertises. Sa taille importante était plus certainement due à sa pratique sportive intensive qu’à une malformation.

Pour expliquer le décès, les médecins décrivent un enchaînement de réactions, s’appuyant sur les différentes pathologies dont souffrait Adama Traoré. Il était atteint d’un « trait drépanocytaire », pour lequel il avait été diagnostiqué, et d’une « sarcoïdose de stade 2 », dont il ignorait l’existence. Selon eux, c’est la fuite du jeune homme – il avait échappé par deux fois aux gendarmes avant de se réfugier dans l’appartement où il sera finalement interpellé – qui est à l’origine du processus fatal.

« Pendant environ quinze minutes, il s’ensuit une course-poursuite pendant laquelle M. Traoré est exposé à un effort et à un stress intenses », estiment les médecins, s’appuyant sur le témoignage de l’occupant de l’appartement dans lequel il sera interpellé, qui assure que le jeune homme était très essoufflé en arrivant chez lui. Les experts relèvent aussi le rôle qu’a pu jouer la température élevée (supérieure à 30 degrés) en cette chaude journée de juillet.

« Cercle vicieux »

Adama Traoré se serait donc retrouvé en état d’« hypoxémie » (faible quantité d’oxygène dans le sang) amplifiée par sa sarcoïdose, de « déshydratation » causée par la chaleur, d’« hyperviscosité sanguine » provoquée par l’effort et de « stress majeur » dû à la poursuite. Dès lors, un « cercle vicieux » s’est mis en place. Ces différents éléments ont provoqué une « crise drépanocytaire aiguë avec syndrome thoracique », conduisant peu à peu à « une anoxie tissulaire » (les différents organes sont privés d’oxygène) et à la mort du jeune homme. « Le décès de M. Adama Traoré résulte donc de l’évolution naturelle d’un état antérieur au décours d’un effort », concluent les médecins, qui estiment que « son pronostic vital était déjà engagé » à son arrivée dans l’appartement.

Si deux ans après, les médecins sont enfin formels sur les causes médicales de la mort d’Adama Traoré, sa famille conteste cependant le postulat de départ de l’expertise. Selon leur avocat, Yassine Bouzrou, aucun élément dans le dossier ne permet d’affirmer que le jeune homme a produit un effort intense « pendant environ quinze minutes », comme l’estiment les médecins. S’il s’est bien passé dix-huit minutes entre sa première fuite et son interpellation, les caméras de sécurité permettent d’établir qu’il a couru sur de courtes distances.

« Les experts affirment d’une part que M. Traoré est en très bonne condition physique puisqu’il a un cœur d’athlète et d’autre part que le fait d’avoir couru 437 mètres en dix-huit minutes constitue pour lui un “effort maximal” », note l’avocat, qui relève en outre que la « déshydratation » n’est qu’une supposition des médecins, ne reposant sur aucun élément médical.

La famille d’Adama Traoré estime que le seul effort intense est à chercher du côté de l’interpellation musclée du jeune homme. Et de rappeler les témoignages des gendarmes : « On se trouvait à trois dessus pour le maîtriser », a indiqué l’un d’entre eux, précisant que le jeune homme a « commencé à dire qu’il avait du mal à respirer ».

Face contre terre sur le sol

Dans leur rapport, les médecins écartent pourtant tout lien entre la mort et les méthodes d’interpellation. Ils reconnaissent que la technique utilisée (notamment l’immobilisation avec genoux dans le dos) a provoqué une « compression thoracique ». Mais ils assurent que cette « asphyxie mécanique (…) est insuffisante pour avoir joué un rôle significatif dans le décès de M. Adama Traoré ».

Idem pour l’attitude des forces de l’ordre après le malaise du jeune homme dans leur voiture, qui conduira à sa mort quelques minutes plus tard. Les sapeurs-pompiers appelés à la rescousse ont tous relaté que les gendarmes avaient refusé à plusieurs reprises de retirer les menottes qui l’entravaient. Avant de finalement s’y résoudre devant l’absence de pouls. L’un des sauveteurs raconte que le jeune homme était allongé face contre terre sur le sol de la gendarmerie à leur arrivée. Les médecins ne préfèrent prendre en compte que la version des deux autres sapeurs-pompiers qui évoquent une position latérale de sécurité imparfaite, due à la présence des menottes.

Quoi qu’il en soit, les experts estiment qu’Adama Traoré n’aurait pu être sauvé, malgré tous les efforts des réanimateurs, qui ont effectué un massage cardiaque et une ventilation pendant presque une heure. Il ne souffrait pas d’un manque d’apport d’air mais d’un défaut de transport de l’oxygène dans le sang qui n’aurait pu être pris en charge dans ce laps de temps, conclut le rapport.De mauvaises prédispositions, des circonstances aggravantes, un cercle vicieux médical et une fin inexorable : l’expertise laisse presque à penser qu’Adama Traoré était condamné par avance. Les gendarmes auteurs de l’interpellation y verront la preuve de leur innocence. La famille d’Adama Traoré interprétera le ton catégorique du rapport comme la confirmation qu’ils se heurtent à un mur judiciaire. Leur avocat l’a déjà fait savoir aux juges d’instruction : « Les conclusions de l’expertise ne peuvent être considérées comme utiles à la manifestation de la vérité dans la mesure où elles se fondent sur des éléments factuels faux. »